M A D A M E R.



[ journal des failles # 0 1 0 ]

Mes cicatrices me font ressembler à une infirmière, une infirmière à qui arrive son premier accident de voiture. Un 36 tonnes, tout y passe, son mari, ses enfants. Le métal ne l’a pas touchée; le choc lui a vrillé l’intérieur : le coeur sur l’estomac, les poumons engorgés de sang, les muscles détendus, lâches, ont dérivés (boneless chicken farm), les reins gelés, effrayés, palpitent et filtrent la même pisse, éléctronisés. Elle soignait les malades de l’hôpital mieux que sa famille, pétendait faire 90h par semaine, elle avait même pensé se séparer de son mari, à un moment. Là c’était calme, ils partaient chez la belle-mère de l’un ou de l’autre pour quelques jours. Elle est restée 6 mois dans le coma. Au bout des 6 mois, elle a ouvert les yeux et on l’a renvoyé chez elle. Elle ne comprend pas pourquoi alors elle vient les premiers temps, tous les matins auprès des malades terminaux. Elle leur caresse le front en disant pourquoi, pourquoi pas et ils comprennent et la prennent dans leur bras. Elle traverse les couloirs, regarde les carrés de salle habitée par un vieux bonhomme et la télé obligatoire. Ou une vieille qui appelle à l’aide un homme qu’elle prétend être son mari mais c’est le nom d’un medecin qui ne vient plus la voir. L’infirmière rentre chez elle et s’aperçoit que rien n’a changé : elle met les jouets des gosses dans des cartons, finit les lessives qui étaient là, prépare les chemises de son mari dans un grand sac poubelle noir pour une association caritative.
Elle regarde les objets, un peu tout ne fait penser à rien, à tout. Juste elle peut rester des heures, fixée comme une cigogne, sur une patte, en regardant sa main ou un petit rat coincé derrière la cuisinière et qui essaye de grignoter le mur pour se barrer.
ça peut durer toute une période, toute une longue période. Un jour un type se pointe en attaché case, elle lui ouvre comme si elle l’attendait depuis le premier jour de sa naissance, sans le regarder, sans demander qui il est. Alors qu’il lui montre un gicleur qui permet à l’aspirateur de se stabiliser dans l’escalier en cas de chute, elle se dessappe et avance nue vers lui, des larmes fières dans les yeux. Elle lui dit pour le rassurer – mon mari est au travail, mes enfants sont à l’école, nous avons toute l’après midi elle l’embrasse dans le col et dit qu’elle va faire un bon café pour les réveiller. Madame R...Tout le monde sait que vous êtes veuve et que vous avez perdus vos enfants dans un accident de voiture ... Le type reste là sans bouger, vous savez quoi, Madame R..., je crois que je vais offrir l’aspirateur – oui je vais en prendre un qu’on me déduira de ma com : je vous offre un aspirateur Grundig, Madame R... dit-il avec beaucoup d’amour dans la voix, ce n’est pas grave tout ce qui arrive, malgré tout ... aujourd’hui est une bonne journée. Il lui serre la main fort sur son coeur : vous venez de gagner cette journée, Madame R..Pas à cause de l’aspirateur, mais à cause de l’aspirateur ... à cause de tout le reste, préparez le café, Madame R. et le type part à sa voiture, elle le voit à travers la vitre par delà le jardin de pelouse, il en sort une valisette qui tombe et s’ouvre même pas tellement elle est de qualité, il la ramène avec de la documentation voilà voilà tous les accessoires absolument tous, vous comprenez, je nous offre un aspirateur complet et Madame R.. regarde tout ça avec beaucoup d’attention, cette avidité. Elle enfile une veste et se penche sur le type en lui pinçant la joue : “ C’est merveilleux. Vous êtes merveilleux. C’est très bien ce que vous faîtes. Très bien.” Et elle va préparer le café.

Posted: Mer. - Avril 13, 2005 at 02:31 AM          


©