A S P H A L T / L I M I T
[ journal des failles # 0 1 9
]
Un bureau.
L'atmosphère de ceux qui s'affairent aux affaires, aux cuisses nues du
commerce. Matin café, chemise suraiguë, blanche : dans ce bureau, les
objets ont ont tous été placés par une secrétaire
particulière dans les goûts asiatiques, chose qui n'existe nulle part,
pas même en rêve. Au moment de laisser tomber, il regarde à
nouveau son visage dans le miroir, bien sûr qu'il va le faire, ça pour
sûr. Taxi - métro il se trouve en face d'elle à table, pour un
dîner spécial. Canard, sauce fine, vin blanc. C'est lui qui cuisine -
il lui montre les photos, elle ne dit rien. Elle sourit - elle a toujours eu, la
salope le goût de ces trucs-là. J'aurais dû deviner ça, ce
qu'elle allait faire là mais nous sommes parfois dans nos cerveaux comme
des ethnologues, nous regardons patiemment notre expédition piétiner
les branchages disposés pour le rite funéraire du sage de la tribu que
l'on était venu interviewer, mort du typhus, un de vos collègues
balance une canette de bière sur le
cadavre.
Elle dit
en fronçant un sourcil, lèvres vermeille, teint merveille - tu te
rends compte de ce que tu fais... Elle rigole, tu ne te rends jamais compte de
rien, mon chéri, c'est pour ça que tu as du mal avec les femmes. Par
les pieds. Comme dans les films. Et hop dans la buanderie, couverture noire,
coffre, en voiture ! Un type me demande au bureau si ma femme va bien ah oui
franchement la garce elle va super bien, elle est en pleine forme, mais pourquoi
tu l'appelles la garce, c'est une chouette fille - parce qu'elle me trompait -
elle t'as quitté ? Hier soir - Ah merde franchement faut dire que ta femme,
elle avait le ... truc, hein, quand même... quel truc ? le ... le ... elle
est classe. la grande classe - et moi tu me trouves comment la grande, la petite
classe ? non je déconnais vous allez très bien ensemble, vous
êtes sublimes il dit ça parce qu'il vient de comprendre vu que je
serrais mon café super fort et qu'il commençait à s'égoutter
un peu partout - Allez mon p'tit gars on va déjeuner ensemble hein qu'est
ce que t'en dis, oui vu que ma main lui avait agrippé le bras aussi à
la pression maximale, je relâchais la pression, c'était quand
même un chic type, mais bon il a quand même fait une sacré gaffe
alors qu'à cela ne tienne ... faut pas me prendre pour un
con.
Tous ces gens
qui disparaissaient de ma vie, ça n'inquiète personne tout le monde
s'en fout, personne regarde personne. Cette fille-là je me suis dit
pourquoi pas, j'ai enlevé mon alliance quand même. Elle s'est
tellement ennuyée, je me suis dit c'est elle l'ennui - c'est elle la mort -
elle fait chier à s'ennuyer elle a qu'à regarder la télé
après tout je suis pas son père tu veux changer de restaurant j'en
connais un super elle a commencé à trier son plat à parler
d'écologie tu vois par exemple toi t'es un type normal, bien sous tous
rapports, tu t'en fous finalement de savoir ce qui se passe autour de toi je
veux dire tu ne rentres pas dans les détails, tu ne fouilles pas, tu ne
veux pas savoir ce qui m'intéresse moi par exemple, c'est pour ça que
je pars, que je quitte ce pays, à cause des rapports entre les gens - oui
c'est vrai on est comme derrière des miroirs, on a du mal à voir
l'autre mais en même temps, c'est pas comme si on s'ignorait on a des
rapports plus difficiles c'est tout il faut faire attention, tu sais, je crois
que je partirais bien avec toi un bout de temps, comme ça , pour voir du
pays. A la première station service elle est restée trop longtemps aux
toilettes, je suis allé voir j'ai passé ma tête au dessus de la
porte comme quand j'étais môme, elle embrassait un type, ils se
frottaient et faisaient un bruit étrange, comme un grésillement de
néons, ou de grillons, ce genre de frottement d'ailes et le type avait un
tube noir qui lui sortait de la bouche un liquide visqueux descendait, remontait
entre les deux corps avec leurs pinces ils se rentraient dans la peau,
suçant les chairs par ci, par là, un organe que je n'avais jamais vu,
comme un dard-astéroïde a commencé à tâter le cuir du
garçon et le vêtement est tombé, le dard s'est enfoncé dans
l'entrejambe du garçon : je compris que c'était la fille qui avait
gagné. Le gars glissait, exsangue le long de la paroi. Au kilomètre
704, la fille qui était restée silencieuse jusque-là me dit tu
sais je crois que je n'ai jamais ressenti quelque chose d'aussi simple, d'aussi
tranquille et simple, qu'avec quelqu'un comme toi. Tous les goûts sont dans
la nature. On est passé voir ses parents, des braves gens. Le père m'a
tapoté l'épaule avec un sourire vrai et la mère nous a filé
des
tupperware.
Nous
nous sommes arrêtés au bord d'une falaise, 230 kilomètres plus
loin, on a regardé le coucher de soleil - de bords irisés nous sont
parvenus des oiseaux de crystal, je n'oublierais jamais ces rayons, des rayons
bleus, de la couleur de ses lèvres froides & denses. Elle avait mis sa
main dans ma poche je serrais cette petite pogne avec astuce, à travers le
tissu, bien fort, comme si c'était une petite fille. On a fait l'amour dans
un bel hôtel, elle m'a fait le coup du tube et des pinces, je lui ai fait
le coup du nounours assoiffé de tendresse et elle a gardé le dard pour
plus tard. Dans un journal, j'ai vu ma photo au-dessus des oeufs-bacon. Elle a
dit qu'il fallait pas s'en faire, qu'on foirait tous... chic fille. A la
frontière, il n'y avait personne, on fumait des joints jusqu'à
Valladoid. qui roule bamboule qui fournit fluide, Valladoid ! on chantait
ça en pouffant de rire comme des adolescents qui faisaient leur
première fugue. je lui ai dit je t'aime en écrivant sur un bristol :
tu es la fille la plus populaire du lycée elle m'a embrassé avec son
venin le plus noir et elle m'a payé un café au lait pour faire passer
le goût. On allait voir sa soeur à Grenade. alors comme ça, vous
prenez la route, c'est bien ... avec JR on aimerait bien prendre la route, comme
ça sans savoir où on va... - il y a un problème, je suis
recherché par la police, j'ai tué ma femme & un collègue de
travail, et ta soeur a dézingué un type avec son super dard à la
première station essence ... on a éclaté d'un large rire
communicatif aux autres tables en suçant les huîtres : personne n'est
parfait a renchéri la frangine et on a remis ça, impossible de
s'arrêter, le serveur nous a fait son numéro de fred astaire tellement
il nous aimait bien & on a payé que 2 bouteilles. En partant, il y a
avait un chien qui traînait on l'a appelé comme ça, Wolfy, Wolfy
- WOUF - WOUF et il est monté dans la voiture avec nous tandis que son
maître nous insultait sous le bruit des gaz et des graviers
détalants.
Il
nous aimait à la folie, il pissait pas, il réclamait personne, il
était comme nous, ivre de joie & d'espace pur. Sur de larges
côtés blancs, profonds comme le vide solaire, décalqué sur
l'azur comme un poster, notre ferry nous a déposé par glissades
prolongées dans le port odorant de Tanger, plaque tournante du traffic
d'organes, splendeur d'ambassadeurs verreux, de maffias brillantes et pleines de
génie, le chien nous a dit au revoir, en piétinant comme un mustang de
première classe et il a fui dans la lumière blanche en direction de
l'atlas. On pas épilogué la-dessus, on a retiré tout ce qu'on a
pu sur nos comptes respectifs et on s'est payé un hôtel grand luxe. On
peut pas imaginer que des baignoires de cette taille existe. On peut pas
imaginer, à première vue, qu'on pourrait entendre les bulles de mousse
éclater, pop pop pop, ça s'arrêtait pas, la finesse des
détails, l'ivoire, le contour du visage doux, le bain qui tiédit
à cause du champagne glacé et tu sais qu'on est aux portes du
désert, on pourrait s'envoler au-dessus de l'Afrique et se laisser retomber
sans parachute sur le sable, comme ça PLOF ! Et elle tapait dans le bain
avec sa main à plat et ça faisait des empreintes de bonhomme dans la
mousse épaisse. On avait soif, on s'est embrassé, l'air sec autour
faisait des coeurs de chaleur palpitant jusque dans nos veines. Nous étions
grillés à sec, enrubannés dans nos cheichs de toutes les couleurs
de l'arc-en-ciel, on a attrapé un serpent et on l'a fait cuire on l'a
sucé comme des animaux et on a fait l'amour pour se protéger du
mal.
Le sable
rentre partout dans ces contrées, on pouvait pas dire un mot sans être
meurtri de sable, les lèvres éclatées, poussés au bout de
tout. l'hélicoptère a fait un saut de côté dans le ciel, on
ne pouvait pas l'entendre à cause du sens du vent. Ils sont arrivés,
on aurait dit qu'ils étaient vingt-cinq - qui aurait dit que ce genre
d'engins transportaient autant de monde. On a couru comme on a pu, on ne s'est
pas séparé, jamais, les premières balles ont sifflé pas loin
- les secondes nous ont tailladé, silhouettes faciles décadrées
par le panorama immense, des cibles en or - on s'est regardé bien fort,
longtemps dans nos yeux noirs et c'est comme si , de toute éternité,
nous étions nés pour nous regarder comme ça, elle est restée
dans mes bras protégée par notre carapace d'amour. On s'est
préparé comme des enfants qui vont être découverts,
bordés de rire, plein d'hystérie qui va exploser d'eau vive au moment
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Posted: Mer. - Avril 13, 2005 at 02:34 AM