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Mer. - Avril 13, 2005
A S P H A L T / L I M I T
[ journal des failles # 0 1 9
]
Un bureau.
L'atmosphère de ceux qui s'affairent aux affaires, aux cuisses nues du
commerce. Matin café, chemise suraiguë, blanche : dans ce bureau, les
objets ont ont tous été placés par une secrétaire
particulière dans les goûts asiatiques, chose qui n'existe nulle part,
pas même en rêve. Au moment de laisser tomber, il regarde à
nouveau son visage dans le miroir, bien sûr qu'il va le faire, ça pour
sûr. Taxi - métro il se trouve en face d'elle à table, pour un
dîner spécial. Canard, sauce fine, vin blanc. C'est lui qui cuisine -
il lui montre les photos, elle ne dit rien. Elle sourit - elle a toujours eu, la
salope le goût de ces trucs-là. J'aurais dû deviner ça, ce
qu'elle allait faire là mais nous sommes parfois dans nos cerveaux comme
des ethnologues, nous regardons patiemment notre expédition piétiner
les branchages disposés pour le rite funéraire du sage de la tribu que
l'on était venu interviewer, mort du typhus, un de vos collègues
balance une canette de bière sur le
cadavre.
Elle dit
en fronçant un sourcil, lèvres vermeille, teint merveille - tu te
rends compte de ce que tu fais... Elle rigole, tu ne te rends jamais compte de
rien, mon chéri, c'est pour ça que tu as du mal avec les femmes. Par
les pieds. Comme dans les films. Et hop dans la buanderie, couverture noire,
coffre, en voiture ! Un type me demande au bureau si ma femme va bien ah oui
franchement la garce elle va super bien, elle est en pleine forme, mais pourquoi
tu l'appelles la garce, c'est une chouette fille - parce qu'elle me trompait -
elle t'as quitté ? Hier soir - Ah merde franchement faut dire que ta femme,
elle avait le ... truc, hein, quand même... quel truc ? le ... le ... elle
est classe. la grande classe - et moi tu me trouves comment la grande, la petite
classe ? non je déconnais vous allez très bien ensemble, vous
êtes sublimes il dit ça parce qu'il vient de comprendre vu que je
serrais mon café super fort et qu'il commençait à s'égoutter
un peu partout - Allez mon p'tit gars on va déjeuner ensemble hein qu'est
ce que t'en dis, oui vu que ma main lui avait agrippé le bras aussi à
la pression maximale, je relâchais la pression, c'était quand
même un chic type, mais bon il a quand même fait une sacré gaffe
alors qu'à cela ne tienne ... faut pas me prendre pour un
con.
Tous ces gens
qui disparaissaient de ma vie, ça n'inquiète personne tout le monde
s'en fout, personne regarde personne. Cette fille-là je me suis dit
pourquoi pas, j'ai enlevé mon alliance quand même. Elle s'est
tellement ennuyée, je me suis dit c'est elle l'ennui - c'est elle la mort -
elle fait chier à s'ennuyer elle a qu'à regarder la télé
après tout je suis pas son père tu veux changer de restaurant j'en
connais un super elle a commencé à trier son plat à parler
d'écologie tu vois par exemple toi t'es un type normal, bien sous tous
rapports, tu t'en fous finalement de savoir ce qui se passe autour de toi je
veux dire tu ne rentres pas dans les détails, tu ne fouilles pas, tu ne
veux pas savoir ce qui m'intéresse moi par exemple, c'est pour ça que
je pars, que je quitte ce pays, à cause des rapports entre les gens - oui
c'est vrai on est comme derrière des miroirs, on a du mal à voir
l'autre mais en même temps, c'est pas comme si on s'ignorait on a des
rapports plus difficiles c'est tout il faut faire attention, tu sais, je crois
que je partirais bien avec toi un bout de temps, comme ça , pour voir du
pays. A la première station service elle est restée trop longtemps aux
toilettes, je suis allé voir j'ai passé ma tête au dessus de la
porte comme quand j'étais môme, elle embrassait un type, ils se
frottaient et faisaient un bruit étrange, comme un grésillement de
néons, ou de grillons, ce genre de frottement d'ailes et le type avait un
tube noir qui lui sortait de la bouche un liquide visqueux descendait, remontait
entre les deux corps avec leurs pinces ils se rentraient dans la peau,
suçant les chairs par ci, par là, un organe que je n'avais jamais vu,
comme un dard-astéroïde a commencé à tâter le cuir du
garçon et le vêtement est tombé, le dard s'est enfoncé dans
l'entrejambe du garçon : je compris que c'était la fille qui avait
gagné. Le gars glissait, exsangue le long de la paroi. Au kilomètre
704, la fille qui était restée silencieuse jusque-là me dit tu
sais je crois que je n'ai jamais ressenti quelque chose d'aussi simple, d'aussi
tranquille et simple, qu'avec quelqu'un comme toi. Tous les goûts sont dans
la nature. On est passé voir ses parents, des braves gens. Le père m'a
tapoté l'épaule avec un sourire vrai et la mère nous a filé
des
tupperware.
Nous
nous sommes arrêtés au bord d'une falaise, 230 kilomètres plus
loin, on a regardé le coucher de soleil - de bords irisés nous sont
parvenus des oiseaux de crystal, je n'oublierais jamais ces rayons, des rayons
bleus, de la couleur de ses lèvres froides & denses. Elle avait mis sa
main dans ma poche je serrais cette petite pogne avec astuce, à travers le
tissu, bien fort, comme si c'était une petite fille. On a fait l'amour dans
un bel hôtel, elle m'a fait le coup du tube et des pinces, je lui ai fait
le coup du nounours assoiffé de tendresse et elle a gardé le dard pour
plus tard. Dans un journal, j'ai vu ma photo au-dessus des oeufs-bacon. Elle a
dit qu'il fallait pas s'en faire, qu'on foirait tous... chic fille. A la
frontière, il n'y avait personne, on fumait des joints jusqu'à
Valladoid. qui roule bamboule qui fournit fluide, Valladoid ! on chantait
ça en pouffant de rire comme des adolescents qui faisaient leur
première fugue. je lui ai dit je t'aime en écrivant sur un bristol :
tu es la fille la plus populaire du lycée elle m'a embrassé avec son
venin le plus noir et elle m'a payé un café au lait pour faire passer
le goût. On allait voir sa soeur à Grenade. alors comme ça, vous
prenez la route, c'est bien ... avec JR on aimerait bien prendre la route, comme
ça sans savoir où on va... - il y a un problème, je suis
recherché par la police, j'ai tué ma femme & un collègue de
travail, et ta soeur a dézingué un type avec son super dard à la
première station essence ... on a éclaté d'un large rire
communicatif aux autres tables en suçant les huîtres : personne n'est
parfait a renchéri la frangine et on a remis ça, impossible de
s'arrêter, le serveur nous a fait son numéro de fred astaire tellement
il nous aimait bien & on a payé que 2 bouteilles. En partant, il y a
avait un chien qui traînait on l'a appelé comme ça, Wolfy, Wolfy
- WOUF - WOUF et il est monté dans la voiture avec nous tandis que son
maître nous insultait sous le bruit des gaz et des graviers
détalants.
Il
nous aimait à la folie, il pissait pas, il réclamait personne, il
était comme nous, ivre de joie & d'espace pur. Sur de larges
côtés blancs, profonds comme le vide solaire, décalqué sur
l'azur comme un poster, notre ferry nous a déposé par glissades
prolongées dans le port odorant de Tanger, plaque tournante du traffic
d'organes, splendeur d'ambassadeurs verreux, de maffias brillantes et pleines de
génie, le chien nous a dit au revoir, en piétinant comme un mustang de
première classe et il a fui dans la lumière blanche en direction de
l'atlas. On pas épilogué la-dessus, on a retiré tout ce qu'on a
pu sur nos comptes respectifs et on s'est payé un hôtel grand luxe. On
peut pas imaginer que des baignoires de cette taille existe. On peut pas
imaginer, à première vue, qu'on pourrait entendre les bulles de mousse
éclater, pop pop pop, ça s'arrêtait pas, la finesse des
détails, l'ivoire, le contour du visage doux, le bain qui tiédit
à cause du champagne glacé et tu sais qu'on est aux portes du
désert, on pourrait s'envoler au-dessus de l'Afrique et se laisser retomber
sans parachute sur le sable, comme ça PLOF ! Et elle tapait dans le bain
avec sa main à plat et ça faisait des empreintes de bonhomme dans la
mousse épaisse. On avait soif, on s'est embrassé, l'air sec autour
faisait des coeurs de chaleur palpitant jusque dans nos veines. Nous étions
grillés à sec, enrubannés dans nos cheichs de toutes les couleurs
de l'arc-en-ciel, on a attrapé un serpent et on l'a fait cuire on l'a
sucé comme des animaux et on a fait l'amour pour se protéger du
mal.
Le sable
rentre partout dans ces contrées, on pouvait pas dire un mot sans être
meurtri de sable, les lèvres éclatées, poussés au bout de
tout. l'hélicoptère a fait un saut de côté dans le ciel, on
ne pouvait pas l'entendre à cause du sens du vent. Ils sont arrivés,
on aurait dit qu'ils étaient vingt-cinq - qui aurait dit que ce genre
d'engins transportaient autant de monde. On a couru comme on a pu, on ne s'est
pas séparé, jamais, les premières balles ont sifflé pas loin
- les secondes nous ont tailladé, silhouettes faciles décadrées
par le panorama immense, des cibles en or - on s'est regardé bien fort,
longtemps dans nos yeux noirs et c'est comme si , de toute éternité,
nous étions nés pour nous regarder comme ça, elle est restée
dans mes bras protégée par notre carapace d'amour. On s'est
préparé comme des enfants qui vont être découverts,
bordés de rire, plein d'hystérie qui va exploser d'eau vive au moment
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Posted at 02:34 AM
M A D A M E R.
[ journal des failles # 0 1 0
]
Mes cicatrices me
font ressembler à une infirmière, une infirmière à qui
arrive son premier accident de voiture. Un 36 tonnes, tout y passe, son mari,
ses enfants. Le métal ne l’a pas touchée; le choc lui a
vrillé l’intérieur : le coeur sur l’estomac, les poumons
engorgés de sang, les muscles détendus, lâches, ont
dérivés (boneless chicken farm), les reins gelés, effrayés,
palpitent et filtrent la même pisse, éléctronisés. Elle
soignait les malades de l’hôpital mieux que sa famille,
pétendait faire 90h par semaine, elle avait même pensé se
séparer de son mari, à un moment. Là c’était calme,
ils partaient chez la belle-mère de l’un ou de l’autre pour
quelques jours. Elle est restée 6 mois dans le coma. Au bout des 6 mois,
elle a ouvert les yeux et on l’a renvoyé chez elle. Elle ne comprend
pas pourquoi alors elle vient les premiers temps, tous les matins auprès
des malades terminaux. Elle leur caresse le front en disant pourquoi, pourquoi
pas et ils comprennent et la prennent dans leur bras. Elle traverse les
couloirs, regarde les carrés de salle habitée par un vieux bonhomme et
la télé obligatoire. Ou une vieille qui appelle à l’aide un
homme qu’elle prétend être son mari mais c’est le nom
d’un medecin qui ne vient plus la voir. L’infirmière rentre
chez elle et s’aperçoit que rien n’a changé : elle met les
jouets des gosses dans des cartons, finit les lessives qui étaient là,
prépare les chemises de son mari dans un grand sac poubelle noir pour une
association
caritative. Elle regarde
les objets, un peu tout ne fait penser à rien, à tout. Juste elle peut
rester des heures, fixée comme une cigogne, sur une patte, en regardant sa
main ou un petit rat coincé derrière la cuisinière et qui essaye
de grignoter le mur pour se
barrer. ça peut
durer toute une période, toute une longue période. Un jour un type se
pointe en attaché case, elle lui ouvre comme si elle l’attendait
depuis le premier jour de sa naissance, sans le regarder, sans demander qui il
est. Alors qu’il lui montre un gicleur qui permet à
l’aspirateur de se stabiliser dans l’escalier en cas de chute, elle
se dessappe et avance nue vers lui, des larmes fières dans les yeux. Elle
lui dit pour le rassurer – mon mari est au travail, mes enfants sont
à l’école, nous avons toute l’après midi elle
l’embrasse dans le col et dit qu’elle va faire un bon café pour
les réveiller. Madame R...Tout le monde sait que vous êtes veuve et
que vous avez perdus vos enfants dans un accident de voiture ... Le type reste
là sans bouger, vous savez quoi, Madame R..., je crois que je vais offrir
l’aspirateur – oui je vais en prendre un qu’on me déduira
de ma com : je vous offre un aspirateur Grundig, Madame R... dit-il avec
beaucoup d’amour dans la voix, ce n’est pas grave tout ce qui
arrive, malgré tout ... aujourd’hui est une bonne journée. Il
lui serre la main fort sur son coeur : vous venez de gagner cette journée,
Madame R..Pas à cause de l’aspirateur, mais à cause de
l’aspirateur ... à cause de tout le reste, préparez le
café, Madame R. et le type part à sa voiture, elle le voit à
travers la vitre par delà le jardin de pelouse, il en sort une valisette
qui tombe et s’ouvre même pas tellement elle est de qualité, il
la ramène avec de la documentation voilà voilà tous les
accessoires absolument tous, vous comprenez, je nous offre un aspirateur complet
et Madame R.. regarde tout ça avec beaucoup d’attention, cette
avidité. Elle enfile une veste et se penche sur le type en lui pinçant
la joue : “ C’est merveilleux. Vous êtes merveilleux.
C’est très bien ce que vous faîtes. Très bien.” Et
elle va préparer le café.
Posted at 02:31 AM
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